Rencontres nature
Notre lien avec la nature: Loin d’être anodin !
Le 13 mars dernier, le Conseil Nature a réuni citoyens, experts et acteurs locaux autour d’une question essentielle : quelle place donner à la nature dans les décisions politiques locales ? Cet événement a été organisé dans le cadre d’un projet d’étude initié par Nina Klein, membre du Conseil Nature.
La balade
Nous avons d’abord découvert un lieu magique en bord de ruisseau – En remontant le « Wesomont » – et en imaginant les questions que cet endroit poserait au Conseil et au Collège communal, avec l’aide de ses « amis » humains. C’est Isabelle, membre du Conseil Nature, qui a fait découvrir à ce petit groupe d’une vingtaine de personnes son endroit préféré : un étang alimenté par le Ruisseau de Wesomont, où une famille de castors s’est installée. Un lieu sauvage, un lieu riche en biodiversité, un lieu auquel Isabelle associe de nombreux souvenirs d’enfance – ceux de la liberté de pouvoir s’y retrouver seule. Un endroit où elle se rend encore aujourd’hui presque tous les jours pour se reconnecter avec la nature.

C’est pourquoi, il y a quelques années, elle avait remarqué la pollution du petit ruisseau Wesomont : malgré la présence des castors et malgré des conditions en théorie idéales pour la vie – commes les batraciens, amphibiens et les insectes – il y avait un manque de vie. Il s’est avéré, suite aux recherches du Conseil Nature (voir ici) que la pollution à la source du Wesomont en était en partie la cause : des boues toxiques y avaient été déversées, il y a déjà plusieurs décades, près de l’autoroute et d’un « bassin d’orage » qui aurait dû être nettoyé régulièrement. Cela n’avait pas été fait depuis des décennies. En 2024 les autorités compétentes sont intervenues et ont évacué les boues toxiques par camion (voir ici un texte sur le site web du Conseil Nature).
Les fortes pluies avaient transformé le chemin en une piste boueuse, et la famille de castors avait littéralement mis des troncs d’arbres en travers du chemin des randonneurs. Les participants se sont néanmoins (ou justement pour cette raison ?) montrés très intéressés par ce lieu sauvage, que nous avons pu découvrir ensemble en silence.

La conférence
Par la suite, nous nous sommes retrouvés au sec dans la salle de village de Burnontige, « La Marelle », pour une conférence et un échange autour des questions comme: Que dit l’organisme intergouvernemental pour la biodiversité (IPBES – le « GIEC pour la biodiversité ») ? Comment les politiques locales existantes, telles que le Schéma de Développement Communal (SDC – voir ici plus sur ce sujet), abordent-elles la nature et nos valeurs à son égard ? Comment concilier les besoins de la nature avec les besoins humains/sociaux et économiques ? Quel est le rôle des citoyens ?
Voici le compte-rendu complet de la conférence et voici la présentation (PowerPoint) (liens vers Google Docs).

Pour nourrir les échanges, deux intervenants étaient invités : Nicolas Dendoncker, professeur à l’Université de Namur et contributeur à l’IPBES, et Lionel Delvaux, Directeur Politique et Volontariat chez Natagora.
Dès le début, Nicolas Dendoncker pose le cadre avec un constat alarmant, qu’on observe « une vitesse d’extinction [de la biodiversité] absolument sans précédent dans l’histoire de la planète. C’est bien, bien, bien plus rapide que l’extinction des dinosaures. »
La crise de la biodiversité n’est donc pas abstraite. Elle est massive, globale… et locale. En Wallonie aussi, voir le Diagnostic Environnemental de la Wallonie 2024:
« La biodiversité (faune, flore, habitats et leurs interactions) est essentielle au bon fonctionnement des écosystèmes […] Elle est dans un état préoccupant depuis plusieurs décennies en Wallonie. »

Source: The 2025 update to the Planetary boundaries. Licensed under CC BY-NC-ND 3.0.
Credit: « Azote for Stockholm Resilience Centre, based on analysis in Sakschewski and Caesar et al. 2025 ». https://www.stockholmresilience.org/news–events/general-news/2025-09-24-seven-of-nine-planetary-boundaries-now-breached.html
Redonner toute leur place à nos valeurs
Ce sont bien les activités humaines qui ont amené à cette crise de la biodiversité. Une partie de la responsabilité tient à notre manière d’évaluer la nature.
Les scientifiques distinguent trois types de valeurs :
- intrinsèques (valeur propre du vivant, droits de la nature etc. ..)
- instrumentales (« services » que la nature rend aux humains comme l’air, l’eau, la nourriture, le bois, les sols vivants, la régulation du climat etc. = focus sur l’utilité, la production, les valeurs marchandes et économiques etc. …)
- relationnelles (attachement, bien-être, patrimoine etc. … )

Or, comme le montre le rapport IPBES 2022 “Values Assessment” :
« La quasi-totalité des études […] se concentrent sur les valeurs instrumentales, 74 %, laissant les valeurs relationnelles très largement sous-représentées, 6 %. » Ce décalage est frappant : les politiques publiques valorisent surtout les aspects économiques et marchandes, tandis que la majorité des citoyens accorde une importance à la relation avec la nature, aux souvenirs, aux lieux partagés, comme le confirmait Nicolas Dendoncker. Les valeurs relationnelles de la nature se reflètent dans la recherche à travers des méthodes qualitatives — résultant dans des données « non chiffrées / « chaudes »» — qui viennent compléter les données quantitatives (trop souvent économiques), techniques (souvent cartographiques).
L’IPBES : un message scientifique ET politique
L’IPBES est la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité, l’équivalent du GIEC pour le climat. Les rapports sont rédigés par des centaines de scientifiques, mais commandés et validés par les >150 pays qui sont membres :
« Les rapports ne sont validés que quand les pays se sont mis d’accord sur les termes exacts. » – Nicolas Dendoncker
Ainsi, la Belgique fait partie des pays qui ont validé les rapports de l’IPBES, qui soulignent que l’intégration de toutes les valeurs de la nature dans les décisions politiques et économiques est cruciale pour transformer la société et sortir de la crise planétaire (voir ici une interview avec Nicolas Dendoncker là-dessus). Le rapport “Values Assessment” (2022) insiste précisément sur ce point :
« Si on continue à ne valoriser qu’une partie des valeurs ( = marchandes et économiques) de la nature, on passe à côté des solutions. »
Intégrer les valeurs relationnelles et intrinsèques n’est donc pas un « plus » : c’est une condition pour enclencher des changements profonds et répondre à la crise écologique.

source : IPBES (2019) : Le rapport de l’évaluation mondiale de la Biodiversité et des services
écosystémiques (1970 – 2050) : Résume à l’intention des décideurs
Différentes approches de la nature selon les régions
Lionel Delvaux de Natagora illustre les différences entre la Flandre et la Wallonie en ce qui concerne la protection et la restauration de la nature, ainsi que la prise en compte des valeurs différentes :
« En Flandre, on recrée des milieux forestiers à proximité des villes, (afin de créer plus de relations entre les humains et la nature), on restaure de la biodiversité ET on rend des services à la société (…) En Wallonie, on a une tradition de protection pour les espèces, donc pour les valeurs intrinsèques. »
Il rappelle aussi l’évolution récente des politiques européennes :
« La Loi sur la Restauration de la Nature (UE, 2024) fait basculer le champ des politiques de la nature dans des valeurs qui vont au-delà de l’intrinsèque, qui vont aussi sur le relationnel et sur l’instrumental. »
Le Schéma de Développement Communal : une opportunité concrète

Le Schéma de Développement Communal (SDC) est l’outil stratégique pour planifier l’évolution d’un territoire, et offre une chance unique d’intégrer les valeurs de la nature à l’échelle locale. Comme le précise Lionel Delvaux :
« Le SDC permet aux communes de définir les niveaux de densité, la présence d’espaces verts collectifs ou individuels, et de protéger des zones forestières ou agricoles à enjeux de biodiversité. »
C’est donc une opportunité unique pour mieux protéger et restaurer la nature — en tenant compte des valeurs des habitants. Concrètement, les communes peuvent :
- saisir l’opportunité offerte par l’élaboration d’un SDC, véritable feuille de route pour le développement régional, avec une vision forte qui allie le bien-être de la nature et celui des habitants
- impliquer les citoyens dans un vrai processus de participation démocratique , mettant en place des mécanismes de consultation inclusifs et transparents
- adopter un moratoire (suspension) pour des nouvelles projets de construction sur des zones non-artificialisés (comme le demande entre autres l’antenne du Brabant-Wallonn de « Occupons le Terrain ») afin de pouvoir consacrer du temps à un processus profondément démocratique
- choisir un bureau d’étude compétent en environnement, via un marché public
- intégrer des différentes valeurs de la nature, en incluant les “données chaudes” dans l’analyse contextuelle du territoire, aux côtés des données quantitatives, économiques et techniques.
Un exemple évoqué : cartographier les lieux importants pour les habitants — un bois, une rivière, un paysage, des habitats, des espèces …. « Si on ne collecte pas ces informations, elles n’existent pas dans la décision », rappelle un intervenant.
Et maintenant ?
Le message est clair : protéger et restaurer la nature, ce n’est pas seulement une question technique. C’est aussi reconnaître ce que la nature représente pour chacun d’entre nous.

Le niveau local peut faire la différence en ce qui concerne un aménagement du territoire qui respecte, protège et restaure la santé de la nature, et la santé de ses habitant-e-s — à condition d’y intégrer toutes les valeurs… et toutes les voix.
L’atélier ludique qui a suivi la conférence était un exercice participatif, afin d’explorer les valeurs individuelles que chacun-e accorde à la nature, et afin d’imaginer ensemble un futur proche (2030!) où la nature compte pleinement dans notre région! Les résultats de cette expérience collective seront partagés dès juin …
Les idées et réflexions issues de cette rencontre nourrissent la recherche de Nina Klein sur les valeurs de la nature et les activités du Conseil Nature, une initiative citoyenne qui œuvre pour mieux faire entendre la voix de la nature dans les politiques locales. La réunion a été enregistrée et documentée (audio/ vidéo, photos, notes). Les données seront analysées et traitées avec confidentialité. Veuillez suivre ce lien (vers un Google Doc « notes d’information pour les participant-e-s) afin d’apprendre plus sur la recherche.















